Exposition « Kupka » au Grand Palais : un libre penseur de la couleur

À travers 300 œuvres (peintures, dessins, gravures, manuscrits, journaux, livres illustrés et photographies), le Grand Palais consacre une riche rétrospective au peintre tchèque František Kupka (1871-1957), artiste qui chemina en solitaire, en marge des mouvements.

Dans la première salle, le visiteur est accueilli par deux portraits de madame Kupka. L’un est de facture classique, l’autre beaucoup moins puisqu’il montre le visage de l’épouse disparaissant derrière des lignes verticales colorées. Le premier a été achevé en 1909 ; le second, en 1911. On découvre aussi un dessin au fusain et à la craie qui représente l’artiste nu, de trois quarts dos, agenouillé devant un lac de montagne, tel un croyant dans une église. Kupka pratiquait le naturisme et, surtout, était un mystique passionné par les idées ésotériques tout autant que par les cultures anciennes et orientales. C’est cette double recherche, esthétique et spirituelle, qui retient l’attention et émeut, dans cette très belle exposition.

« Vous avez oublié que le sens des couleurs se trouve en vous-mêmes. C’est là qu’il faut aller le chercher ! » (F. Kupka)

Ce sont peut-être les premières salles, organisées selon un parcours chronologique, qui séduisent le plus. Né dans une famille modeste à Opocno, en Bohême orientale, Frantisek Kupka étudie la peinture en autodidacte avant de rejoindre l’Académie des beaux-arts de Prague. En 1896, le jeune homme s’installe à Paris, dans le quartier de Montmartre. Il gagne sa vie en réalisant des illustrations pour divers journaux satiriques et contestataires comme L’Assiette au beurre, « la plus artistique des revues politiques ». Les ennemis à abattre : le grand capital, l’Église, l’armée. D’un trait acéré, l’artiste libre penseur dénonce toutes les formes d’oppressions. Les dessins sont saisissants et d’une qualité qui dépasse largement celle de la simple caricature. Pour le visiteur, ils sont aussi diablement jouissifs à regarder !

Ses premières œuvres personnelles sont résolument figuratives, mais dans ses portraits de « gigolettes » et sa série Le Rouge à lèvres (1908) par exemple, on retrouve la palette des fauves. Des rouges, des bleus… C’est une explosion de couleurs vives et contrastées, qui tirent vers l’autonomie et rappellent Matisse et Derain. Peu à peu, Kupka s’oriente vers l’abstraction. Dans son Portrait de famille (1910), les figures réalistes sont absorbées par la couleur pure. Celle-ci va jusqu’à s’imposer dans le titre de l’œuvre : La Gamme jaune (1907), portrait d’un homme au regard aveugle, est aussi une recherche sur les lois de la couleur, à laquelle on prête alors des pouvoirs psychologiques. Le tableau n’est pas sans rappeler un portrait de Charles Baudelaire photographié par Nadar. Le poète et le peintre partagent d’ailleurs ce même amour pour les correspondances. Le tableau intitulé Les Touches de piano. Le Lac (1909) reflète cette recherche : les touches en noir et blanc du clavier s’envolent et se prolongent en bandes verticales colorées qui donnent naissance à des personnages sur une barque.

En 1912, c’est le grand saut dans l’abstraction. Au Salon d’Automne, Kupka présente Amorpha, fugue à deux couleurs, référence à l’art de la fugue de Bach, une composition construite sur des formes colorées géométriques. C’est la première fois qu’une œuvre totalement non figurative est présentée au public. La même année, le tableau Disques de Newton annonce les formes circulaires multicolores de Robert Delaunay. Pendant la Première Guerre mondiale, Kupka s’engage dans la Légion étrangère et se bat sur le front de la Somme avec Blaise Cendrars.

Puis le peintre reprend ses recherches, puisant son inspiration notamment dans le jazz et les machines. Il faut atteindre 1951 pour que Kupka, alors âgé de quatre-vingts ans, signe son premier contrat avec un marchand d’art. Un an plus tard, il dresse un bilan de son parcours : « « Pour moi, il ne s’était agi jusque-là que de faire une peinture viable qui ne pouvait plus rien représenter, car la Nature était morte. Et mes peintures ne ressemblaient plus à rien de ce qu’on avait déjà vu […]. J’ai ramené la peinture, ma peinture, à ses facteurs, à ses éléments, comme aurait dit Poussin. Et voyez, c’est toujours le plan, la ligne, le point. Telles sont les raisons de l’évasion que j’ai cherchée dans une solitude complète. »

S.D.
Crédit du visuel d’ouverture : Le Rouge à lèvres n°II
1908, huile sur toile, 73 x 54 cm
France, Paris
Centre Pompidou, Musée national d’art moderne
don d’Eugénie Kupka, 1963
en dépôt au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg
© Adagp, Paris 2018 © Musées de Strasbourg / Photo N. Fussler

« Kupka, pionnier de l’abstraction »
Du 21 mars au 30 juillet 2018
Grand Palais
Exposition organisée par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais en partenariat avec le Centre Pompidou, Paris, la Národní Galerie v Praze, Prague, et l’Ateneum Art Museum, Helsinki. Commissariat : Brigitte Leal, conservatrice générale, directrice adjointe chargée des collections du Musée national d’art moderne – Centre Pompidou ; Markéta Theinhardt, historienne de l’art, Sorbonne Université, et Pierre Brullé, historien de l’art.

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1 Comment
  • thierrry
    Répondre 16 avril 2018 at 11:53

    ca a un coté assez impressioniste ce peintre

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