« Premier Amour » au Théâtre de Nesle : un Beckett entre grotesque et poésie

C’est un texte peu connu de Samuel Beckett que Mo Varenne met en scène actuellement au Théâtre de Nesle. Premier Amour est une nouvelle écrite en 1946, bien avant En Attendant Godot et Fin de partie, les pièces qui feront le succès de l’auteur irlandais. Porté par le comédien seul sur scène Pascal Humbert, Premier amour est le portrait parfois déroutant d’un homme errant.

Dans ce texte écrit à la première personne, le narrateur nous raconte un chapitre de sa vie, qui commence par un départ et se clôt sur un autre. Le premier départ, c’est celui de la maison familiale, dont il est chassé après la mort de son père. Le second, volontaire cette fois, c’est pour quitter une prostituée qui attend un enfant de lui. Sur le ton de la conversation, la narrateur nous raconte sa rencontre avec cette femme, sur un banc. Elle s’appelle Lulu et va le recueillir chez lui.

Beckett expliquait que « rien n’est plus grotesque que le tragique, et il faut l’exprimer ». C’est bien ce ton que l’on trouve dans ce texte. Touchant quand il évoque la disparition de son père suivie de sa vie dans la rue, le narrateur parle de son amour des cimetières avec humour et distance : « Personnellement je n’ai rien contre les cimetières, je m’y promène assez volontiers, plus volontiers qu’ailleurs, je crois, quand je suis obligé de sortir. »

Loulou chante faux et louche, mais l’amoureux transi n’hésite pas à tracer le prénom de sa bien-aimée dans de la bouse de vache. Sa vision de l’amour n’en est pas moins cruelle : « Ce qu’on appelle l’amour c’est l’exil, avec de temps en temps une carte postale du pays, voilà mon sentiment ce soir. »

Pour donner à entendre ce texte, la metteuse en scène a choisi un décor sobre, avec un banc pour tout élément. Au-dessus du narrateur flottent des feuilles accrochées par des pinces à linge, comme autant de souvenirs ou les fragments d’une vie déjà écrite d’avance. Vêtu d’un vieil imperméable, Pascal Humbert incarne parfaitement cet homme insaisissable, proche et lointain à la fois.

Comme dans l’œuvre plus tardive de Beckett, la misère, la solitude et l’errance s’expriment sur le registre de la dérision mêlée de poésie. Une poésie joliment terre-à-terre : « J’aime les panais parce qu’ils ont un goût de violette et les violettes parce qu’elles ont le parfum des panais ».

S.D.
« Premier amour », mise en scène de Mo Varenne
Théâtre de Nesle
8 Rue de Nesle, 75006 Paris
Jusqu’au 23 février 2018
Représentations les vendredis à 19 h 00
Durée : 1h10

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